Association pour l’anthropologie du changement social et du développement
Association for the anthropology of social change and development

La théorie du complot dans les Afriques mondialisées : discours, imaginaires et enjeux anthro-politiques

Auteur(s) : Atenga Thomas ; Samnick Denis Augustin ;

Résumé en Français

Le complot est généralement perçu comme étant l’œuvre d’un petit groupe de gens puissants, se coordonnant en secret pour planifier et entreprendre une action néfaste, généralement illégale, affectant le cours des événements de la vie d’un individu, de la sureté d’un Etat, d’une institution, etc. (Mazzocchetti, 2012). Le présent panel propose une ouverture pluridisciplinaire sur la théorie du complot en Afrique. Il appréhende la circulation des théories du complot en tant qu’enjeu de compréhension des imaginaires africains de soi, de l’autre et du monde. Les communications attendues pourront porter sur les thèmes, les domaines, les formes, les canaux de circulation, les imaginaires.


Argumentaire en Français

Biens matériels, symboliques et services circulent dans les Afriques mondialisées. Les idées reçues et imaginaires aussi. Le complot est un des plus enracinés. Il est perçu comme étant l’œuvre d’un petit groupe de gens puissants, se coordonnant en secret pour planifier et entreprendre une action néfaste, généralement illégale, affectant le cours des événements de la vie d’un individu, de la sureté d’un Etat, d’une institution, etc. (Mazzocchetti 2012).

Dans les Afriques-mondialisées, le complotisme n’est pas un mythe politique, ni un simple délire collectif sur le pouvoir et la domination occidentale. Il est récit théorique cohérent s’inscrivant dans une lecture particulière des acteurs sur des faits historiques et d’actualité. Il s’agit de discours alternatifs ou de contre-discours dont la finalité est de (dé)montrer que l’Occident symbolisé par les Etats-Unis, la France, les juifs, les francs-maçons, l’Église catholique, les Illuminati et leur système médiatique (Taguieff, 2005, 2006, 2013) veulent garder le pouvoir politique, économique, financier aux fins de domination éternelle ou de changer le monde à leur seul profit (Taïeb, 2010). Ainsi, l’histoire des crises (politiques, administratives, économiques, monétaires, agricoles, éducatives, démographiques, sanitaires, environnementales, etc.) africaines ne serait que la résultante d’un grand complot occidental contre l’émergence du continent.

Complotisme et conspirationnisme qui sont ici pris dans la même acception débouchent sur le négationnisme des causes endogènes des échecs africains. Il nie la complexité des relations internationales, et repose sur ce qui est appréhendé comme le primat de l’intentionnalisme séculaire occidental d’asservissement du continent, à défaut de sa chute eschatologique. Les luttes décoloniales matées dans le sang ici, les indépendances « données » là, la valse des coups d’Etat durant les partis uniques, l’avènement du multipartisme, la libéralisation des médias, la dévaluation du Franc CFA, la pandémie du sida, certaines campagnes de vaccination controversées, la montée en puissance des mouvements djihadistes, la guerre contre le régime de Kadhafi, la contraception, la libéralisation de l’avortement, n’auraient qu’un seul lien qui ramène au grand complot auquel les vraies Afriques opposeraient une résilience inattendue. Dans les Afriques comme ailleurs, le complotisme s’avère hétéroclite (Reichstadt, 2015).

Kay (2011) relève que ces dynamiques actuelles naissent du désenchantement du précédent militantisme marqué par les grands récits idéologiques. Le conspirationnisme de l’âge digital est plus identitaire que politique. Ce qui en fait une mouvance équivoque mais prégnante qui rassemble selon les cas, gouvernements, individus ou mouvements de gauche, d’extrême-droite, etc. Sur le continent,  l’idée d’un complot ourdi par les puissances occidentales englobe afrocentristes, souverainistes, suprémacistes, médias, etc.

Historiens, sociologues, politistes, philosophes, psychologues, abordent le complotisme sous différents angles méthodologiques et théoriques : fonctionnalisme, objectivisme, criticisme, pathologisme, etc.

Le présent panel propose une ouverture pluridisciplinaire. Appréhender la circulation des théories du complot constitue un enjeu de compréhension des imaginaires africains de soi, de l’autre et des relations-monde qui les fondent et les structurent. Il s’agit d’inscrire cette question dans les écoles d’interprétation et de compréhension des dynamiques qui travaillent les Afriques mondialisées comme objet, corpus légitime. Campion-Vincent (2018) a montré que le complotisme n’est pas l’affaire de la frange la moins cultivée de la société, et qu’il concerne à la fois jeunes et moins jeunes de façon globale, radicale, partielle, voire marginale, mais toujours d’une manière ou d’une autre. Les communications attendues pourront porter sur :

  • Les thèmes et domaines du complotisme.
  • Ses formes et canaux de circulation.
  • Les discours (politiques, religieux, universitaires, médiatiques) du complotisme et le rôle des médias et d’internet dans leur circulation, complotisme rimant avec manipulation, désinformation, etc.
  • Les imaginaires (politiques, religieux, universitaires, médiatiques) véhiculés par les discours complotistes.
  • Le niveau de pénétration et de circulation sociale des thèses conspirationnistes (familiaux, claniques, ethno-régionaux, etc.) en rapport avec les pratiques magico-religieuses, etc.
  • Les liens entre le succès du complotisme et la perte de confiance dans les acteurs et dispositifs de construction du sens (médias, école, autorités publiques, etc.)
  • Les enjeux anthropo-politiques du complotisme dans la reconfiguration des sociétés africaines (contextes particuliers de conceptions, d’énonciation, de diffusion).

Bibliographie

  • Campion-Vincent V. (2018) ‪« Aurore Van de Winkel, Les légendes urbaines de Belgique‪. Quaderni,  1. n° 95, pp. 121-126.
  • Kay (2011), Among the Truthers: A Journey Through America’s Growing Conspiracist Underground, New York, Harper, 368 p.
  • Mazzocchetti J. (2012) « Sentiments d’injustice et théorie du complot. Représentations d’adolescents migrants et issus des migrations africaines (Maroc et Afrique subsaharienne) dans des quartiers précaires de Bruxelles » Brussels studies, n°63.
  • Reichstadt R. (2015) « Le conspirationnisme, extension du domaine de la négation. L’intrication de la complosphère avec la mouvance négationniste », Diogène, Vol.1 n° 249-250, pp. 64-74.
  • Taïeb E. (2010) « Les logiques politiques du conspirationnisme », Sociologie et sociétés, Vol. 42, n° 2, pp. 265-289.
  • Taguieff A. (2005) La foire aux illuminés : ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Mille et une nuit,  612 p.
  • Taguieff P. A. (2006) Imaginaire du complot mondial : aspect d’un mythe mondial, Paris, Mille et une nuit, 213 p.
  • Taguieff (2013) Court traité de complotologie, Paris, Paris, Mille et une nuit, 160 p.

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