Association pour l’anthropologie du changement social et du développement
Association for the anthropology of social change and development

Des États de sentiments. Explorer les enchevêtrements affectifs et émotionnels des fonctionnaires et des citoyens

States of Feeling: Exploring Public Servants’ and Citizens’ Affective and Emotional Entanglements

Auteur(s) : Andreetta Sophie ; Enria Luisa ; Jarroux Pauline ; Verheul Susanne ;

Résumé en Français

Ce panel vise à interroger la manière dont l’attention portée aux affects, aux émotions et aux sentiments peut améliorer la compréhension de l’État, tant au « Sud » qu’au regard d’autres contextes. Pour explorer cette dimension centrale, quoique peu étudiée, de la relation entre et parmi les fonctionnaires, les citoyens et leur État, nous invitons les communications qui interrogent ce que « font » les émotions au travail bureaucratique, les relations affectives et subjectives liées à l’État ainsi que les interrogations méthodologiques que pose la réalisation de telles ethnographies.

English summary

This panel examines how an attention to affect, emotion and feelings enhances our understandings of the state, both in the global south and comparatively across contexts. To explore this central, but understudied dimension of the relationship between and among public servants, citizens and their state, we invite papers that examine the bureaucratic “work” emotions do, the affective and subjective relations formed with the state, and the methodological considerations in conducting such ethnography.


Argumentaire en Français

Politistes et anthropologues s’accordent sur les enjeux spécifiques de l’étude de cette « réalité fictive » (Aretxaga, 2003 ; Abrams, 1988) qu’est l’État, une entité et une idée difficiles à appréhender autrement que par leurs intermédiaires (normes et lois, fonctionnaires, bâtiments, etc.). Plusieurs chercheurs ont étudié la « boîte noire » de l’État, par exemple au travers d’ethnographies de services publics (Dubois, 2003 ; Bierschenk et Olivier de Sardan, 2014) ou de recherches sur les dimensions matérielles et symboliques des « effets d’État » (Ferguson et Gupta, 2002 ; Hansen et Stepputat, 2001 ; Hull, 2012). Dans ce panel, nous cherchons à interroger comment les affects, les émotions et les sentiments peuvent constituer un point d’entrée pertinent pour la compréhension de l’État. Depuis le « tournant affectif », les chercheurs en sciences sociales se sont de plus en plus intéressés aux dimensions émotionnelles et affectives de la vie quotidienne (Clough & Halley, 2007 ; Thrift, 2008 ; Gregg & Seigworth, 2010), éclairant sous un nouveau jour des thèmes variés tels que l’espace, la migration, les professions, l’alimentation, la technologie etc. Cependant, peu de travaux ont abordé les affects et émotions en relation à l’État. Le numéro coordonné par Laszczkowski et Reeves intitulé « Affective States » et publié en 2015, constitue en ce sens un effort notable pour investiguer l’État comme un espace d’engagements affectifs, effort que notre panel entend prolonger au travers d’ethnographies d’États dits du « Sud » – des États qui restent souvent sous-examinés et/ou décrits comme « absents » ou « faillis ». C’est également la circulation des émotions entre et parmi les États qui intéresse ce panel, notamment au moyen de regards comparatifs portés sur les pays dits du « Nord » ou de recherches sur l’impact des projets de développement et de « bonne gouvernance » sur les engagements émotionnels des citoyens et des fonctionnaires face leurs États.

Dans le sillage du travail d’Herzfeld (1997) sur l’identité culturelle et le sentiment national saisis à partir du « bas », ce panel vise à contribuer à la compréhension de « l’État par le bas » par le biais des affects et des émotions.

Les communications pourront aborder les dimensions suivantes, sans toutefois s’y limiter :

  • Bureaucraties et émotions « au travail » : Les émotions sont une dimension cruciale, bien que sous-explorée, des interactions quotidiennes entre fonctionnaires et citoyens. Les premiers peuvent agir sur la base de la peur, de la compassion ou de la tristesse, de la honte ou de la fierté ; les seconds peuvent ressentir de l’espoir, de la colère, de l’inquiétude, de la confiance ou de la méfiance. Comment ces émotions, plurielles, interagissent-elles ? Comment façonnent-elles, informent-elles ou remettent-elles en question les codes de conduite et autres « règles de sentiments » (Hochschild 1979), et quels rôles ces dernières jouent-elles dans le fonctionnement des services publics ? Que disent ces règles des normes et valeurs professionnelles en vigueur dans les administrations ? Plus généralement, quel « travail » ces émotions produisent-elles dans les rencontres quotidiennes avec/au sein de l’État ?
  • L’engagement émotionnel et la vie subjective de l’État : Le fait de travailler pour des institutions publiques, d’y avoir affaire ou, plus largement, d’être un citoyen, implique des perceptions, des attentes et des expériences spécifiques de l’État qui peuvent être émotionnelles et affectives. Quelles sont les dimensions productives des espoirs et des désillusions ressentis à l’égard de l’État ? Comment la gamme des sentiments de/vers l’État façonne-t-elle l’imagination politique ? Par ailleurs, dans des pays dits « sous régime d’aide », comment les projets de développement interagissent-ils avec les engagements émotionnels des individus envers l’État ?
  • Ethnographie et engagement émotionnel : L’intérêt croissant de la recherche anthropologique pour l’étude des affects et des émotions pose également la question de la réflexivité des chercheurs : faire du terrain avec ou au sein d’institutions étatiques nécessite qu’ils interrogent leurs propres affects « au travail ». Comment leurs émotions ressenties face à l’État étudié peuvent-elles contribuer à étudier l’État ? Quel statut pourrait être donné à de telles émotions ? Par ailleurs, au-delà des controverses sur la définition même de ce que l’on nomme « affect », et donc sur la pertinence théorique et empirique du terme, la question se pose également d’une réflexion critique sur les catégories utilisées (Crapanzano 1994) : comment les émotions et les affects sont-ils désignés « ailleurs » ? Dans un contexte où les chercheurs circulent dans le monde entier, (comment) devrions-nous atténuer le danger ethnocentrique que représente l’étude des affects de « l’autre » ?

Dans l’ensemble, les présentations de ce panel contribueront à élargir la réflexion sur l’ethnographie de l’État dans différents contextes. Elles permettront également d’engager un dialogue sur la pertinence ainsi que sur les usages contrastés des sentiments, des émotions et des affects comme outils méthodologiques et théoriques pour étudier l’État tant au « Nord » qu’au « Sud ».


English argumentary

Political scientists and anthropologists agree on the challenges of studying the “fictional reality” (Aretxaga, 2003; Abrams, 1988) that is the state, an entity and an idea difficult to grasp other than through its intermediaries (norms and laws, civil servants, buildings, etc.). Scholars have investigated the state’s “black box” through, for example, ethnographies of public services (Dubois, 2003; Bierschenk & Olivier de Sardan, 2014), or studies of the material or symbolic dimensions of “state effects” (Ferguson & Gupta, 2002; Hansen & Stepputat, 2001; Hull, 2012). In this panel, we investigate instead how affect, emotions and feelings constitute a relevant entry point into our understandings of the state. Following the affective turn, social scientists increasingly engage with the visceral and emotional dimensions of everyday life (Clough & Halley, 2007; Thrift, 2008; Gregg & Seigworth, 2010), shedding new light on, among others, topics of space, migration, professions, food, and technology. Few studies, however, have tackled affect and emotions as related to the state. Laszczkowski and Reeves’ 2015 collection on “Affective States” is a notable effort to examine the state as a space of affective engagement, one on which this panel seeks to build with specific reference to the state in the “global South” – states which often remain under-examined and/or characterized as “absent”, “failed”, or “hollowed-out”. We also aim to examine how emotions circulate between and across states, in part by applying a comparative lens with states in the “global North”, or by examining the impact of development or good-governance projects on citizens’ and civil servants’ emotional engagements with their states.

Following Herzfeld’s (1997) exploration of cultural identity and national feeling from the bottom up, this panel further aims to contribute to understanding “the state from below” through affect and emotions.

Papers can be developed along, but not limited to, the following dimensions:

  • Bureaucracies and emotions “at work”: Emotions are a crucial, although underexplored dimension of public servants’ and citizens’ daily interactions. Bureaucrats may act on the basis of fear, compassion or sadness, shame or pride; citizens may feel hope, anger, worry or (dis)trust. How do these multiple emotions interact? How do they shape, inform, or challenge codes of conduct and other “feeling rules” (Hochschild 1979), and how do “feelings rules” play into the making of public services? What do these rules tell about professional norms and values within state bureaucracies? More generally, what “work” do these emotions produce in the daily encounters with/within the state?
  • Emotional engagement and the subjective lives of the state: Working for, making use of public institutions, or, more broadly, being a citizen, entails specific perceptions, expectations and experiences of “statehood” that may be visceral or emotional. What are the productive dimensions of people’s hopes for, and disillusions with the state? How does the range of feelings of/towards the state shape political imagination? Moreover, in contexts where public services are tied into a global “aid regime”, how do development projects interact with people’s emotional engagements with the state?
  • Ethnography and emotional engagement: While there has been growing interest to incorporate the study of affect and emotions within anthropological research, doing fieldwork with or within state institutions also requires researchers to confront their own emotions “at work”. Can researchers’ emotions, when facing the state, provide interesting or relevant insight into our study the state? Which status could be given to the researchers’ emotions as far as the state is concerned? Moreover, beyond the division that remains on the very definition of “affect”, and by extension, the term’s theoretical and empirical relevance, researchers should engage in critical reflection on the categories they use (Crapanzano 1994): how are emotions and affect referred to “elsewhere”? In a context where researchers circulate worldwide, (how) should we mitigate the ethnocentric danger of studying “the other’s” affects?

Taken together, the presentations in this panel will contribute to a wider reflection on the ethnography of statehood in different contexts, specifically on the relevance or contrasting uses of feelings, emotions and affect as methodological and theoretical tools to study the state both in the global North and in the global South.


Communications du panel

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