Association pour l’anthropologie du changement social et du développement
Association for the anthropology of social change and development

Église, politique et société en postcolonie : les imaginaires du complot autour des assassinats des prélats au Cameroun

Auteur(s) : Samnick Denis Augustin ;

Le 02 juin 2017, alors que les Camerounais spéculaient déjà sur une éventuel suicide,  le corps de l’évêque de Bafia (localité située dans la région du centre du Cameroun), Monseigneur Jean-Marie Benoît Balla  avait été repêché dans le fleuve Sanaga, au niveau du pont d’Ebebda1. Dans la foulée de de cette funeste trouvaille, le clergé camerounais, par la voie du président de la conférence épiscopale, Monseigneur Sammuel Cléda rejeta vertement la thèse d’une noyade volontaire du prélat telle que défendue le procureur de la république. Le 02 août 2017, lors de la messe de requiem organisée à la mémoire du défunt, le secrétaire général de la conférence épiscopale Monseigneur Joseph Akonga pointera un doigt accusateur sur « des suppôts de Satan qui tapis dans l’ombre veulent faire du mal à l’église catholique en tuant ses prêtres ». Si cette homélie du secrétaire général avait été saluée par une frange de la population camerounaise, c’est surtout parce qu’elle faisait écho à une interrogation collective sur les assassinats non élucidés des prêtres  depuis plus de trois décennies dans ce pays. La disparition de Monseigneur Benoit Balla en 2017, comme celle des prêtres Engelbert Mveng en 1995, ou  Joseph Mbassi en 1988, sont toujours vécus comme des moments de déchirure sociale, de frustration et de peur généralisée. Aussi bien dans les conversations interpersonnelles que dans les commentaires journalistiques, la mise en récit de l’assassinat des prêtres revêt toujours une part de mystère, de sacrilège, d’indignation vis-à-vis d’un régime que les Camerounais n’hésitent pas à qualifier pour l’occasion de diabolique. Le sang humain  comme celui trouvé sur la tombe de Monseigneur Benoit Balla trois semaines après son enterrement ravive la thèse des rites sacrificielles autour de la mort de ces Hommes de Dieu. De telles profanations qui s’inscrivent dans ce que Achille Mbembé nomme le pouvoir expiatoire de la mort sacrificielle, génèrent un imaginaire du complot et de la méfiance sur lequel le régime autoritaire camerounais s’appuie pour enraciner sa domination et sa durabilité. Les Hommes de pouvoir qui font l’objet de ces imaginaires du complot ne sont plus analysées dans leurs dispositions habituelles à financer l’église, à favoriser son expansion, mais sous  leurs formes prétendument monstrueuses, abjectes et pour ainsi dire sataniques. Sur fond de quels aprioris historiques, sociaux et culturels ces imaginaires du complot autour de l’assassinat des prêtres s’enracinent, s’enrichissent et se contredisent au Cameroun ? En quoi les imaginaires du complot, les polémiques et les réponses gouvernementales  autour de l’assassinat des prélats participent-elles de la domination politique du régime camerounais sur ses citoyens ? A partir des observations participantes par nous conduites en 2017, des entretiens approfondis avec les commentateurs, les journalistes et les universitaires qui ont souvent livré leurs points de vue sur la disparition des prêtres au Cameroun.  Nous analyserons par ailleurs les différentes déclinaisons de la théorie du complot qui découlent de ces assassinats, à l’aune de la théorie nécropolitique et des paradoxes épistémiques dont elle est porteuse.


Mot-clé : assassinat des prélats, Cameroun, Eglise, imaginaires du complot, et politique
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