Association pour l’anthropologie du changement social et du développement
Association for the anthropology of social change and development

La circulation globalisée des produits vaginaux : retour sur deux enquêtes de terrain en Tunisie et au Togo

Auteur(s) : Ben Dridi Ibtissem ; Mininel Francesca ;

Cette communication présentera les résultats des deux enquêtes de terrain conduites entre 2016 et 2018 au Togo et entre 2000 et 2018 en Tunisie, portant sur l’usage et la circulation de produits vaginaux chez les femmes. Les données ont été récoltées à partir d’entretiens réalisés auprès d’hommes, de femmes et de tradithérapeutes, d’observation participante sur les lieux de vente (souks, marchés, cabinets de consultation, rue et domiciles) et enfin à partir de l’analyse de sites internet (Hymen Shop, The Tight Vagina Shop) commercialisant ces produits.

Ces substances (ovules, gels, liquides et poudres), permettant de simuler un hymen « intact » et/ou un vagin « sec », « propre » et « étroit », sont considérées à la fois comme des subterfuges de virginité, des médicaments, des cosmétiques ou des « potions d’amour » exerçant un contrôle affectif et spirituel sur la vie du conjoint ou des partenaires.

En Tunisie, la palette de produits que peuvent se procurer les femmes est diversifiée : il y a tout d’abord des remèdes souvent appelés « médicaments arabes » à base de plantes et/ou de pierres pilées astringentes, qui peuvent être soit fabriqués par des femmes à domicile soit par des herboristes ; il y a ensuite des médicaments qui se vendent en pharmacie et qui sont utilisés à des fins détournés (ovules avec liquide rouge, crème anti-mycosique astringente) ; il y a enfin des produits (hymens artificiels, crèmes pour blanchir et assainir le vagin) qui sont fabriqués le plus souvent en Asie mais également en Afrique ou en France et commercialisés dans les arrières boutiques des souks et sur internet.

Au Togo, s’il existe des remèdes « néo-traditionnels », fabriqués et vendus localement par des tradithérapeutes dans leurs « cabinets de consultation », on retrouve également des produits venant d’autres pays africains ainsi que des « produits secrets » vendus exclusivement par les femmes appartenant à certains groupes ethnolinguistiques et religieux et circulant de manière « discrète » dans les maisons, les rues et les marchés. Une partie importante de ces derniers est aujourd’hui importée de pays d’Afrique du Nord, du Moyen Orient et d’Asie.

Les contextes sociaux tunisiens et togolais, ainsi que leur évolution récente, seront dépeints afin de comprendre comment et pourquoi ces produits circulent et quels en sont les usages pratiques, les représentations et significations. Nous montrerons comment les politiques néo-libérales, les migrations, la marchandisation, la transnationalisation des phytothérapies locales ainsi que l’évolution des mœurs ont favorisé la généralisation du recours aux produits vaginaux. Nous interrogerons également l’image du corps de la femme véhiculée par le recours à ces produits et le rapport aux normes qu’il laisse entrevoir. Dans ce sens, nous évoquerons le cas particulier des produits vaginaux « halal », ainsi que la légitimisation dont ils font l’objet via des fatwas émises par des éminences musulmanes.

L’analyse de l’évolution de l’usage et de la vente de ces produits sexuels dits « traditionnels » nous permettra de remettre en question les catégories de « tradition » et de « modernité » : nous nous demanderons si les pratiques de traitement du vagin peuvent être considérées comme un effet de la mondialisation et de la marchandisation néolibérale de la sexualité et/ou comme des stratégies de survie et de négociation du pouvoir dans le couple, adaptées à des logiques sociales, morales et religieuses variées.


Mot-clé : Produits sexuels ; Vagin ; Tunisie ; Togo ; Circulation ; Transnationalisation ; Négociation ;
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