Association pour l’anthropologie du changement social et du développement
Association for the anthropology of social change and development

Le pouvoir des émotions. Les cadres socialistes et les agriculteurs face à la déprise matérielle de l’Etat à Cuba.

Le pouvoir des émotions. Les cadres socialistes et les agriculteurs face à la déprise matérielle de l’Etat à Cuba.

Auteur(s) : AUREILLE Marie ;

La municipalité de Sandino, où j’ai réalisé une ethnographie de 16 mois, est née dans les années 1960 dans le cadre d’un méga-projet du nouvel Etat socialiste. Des milliers d’hectares ont été défrichées et transformées en plantations fruitières pour développer l’exportation vers les pays de l’Est. Sur ce territoire, l’Etat a pris en charge les principaux aspects de la vie économique et sociale : de la production à la consommation en passant par les infrastructures, le logement, les loisirs. Sandino a été considérée comme un modèle de développement rural socialiste. A partir de la chute de l’URSS, Cuba a traversé une grave crise économique et alimentaire, la « Période Spéciale », qui s’est traduite à Sandino par la disparition progressive de la plantation et de son économie. Alors que les champs sont aujourd’hui, pour la plupart, envahis d’espèces invasives, que la plupart des infrastructures tombent en ruines où sont occupées par des squatters, et que l’Etat lui-même a perdu une partie de sa capacité de police et de contrôle effectif de la production agricole, « l’effet de l’Etat » (Mitchell, 2009) est toujours bien présent et infuse les représentations et les conduites des habitants.

A partir de l’ethnographie des politiques étatiques de contrôle des terres et de la production agricole, ce papier vise à mettre en lumière les émotions qui sous-tendent l’engagement et le travail quotidien des agents de l’Etat et celles qui animent les agriculteurs et norment leurs conduites. A Sandino, il semble que les émotions que suscite la « réalité fictive » de l’Etat compensent en partie la perte de capacité de contrôle matériel sur la population et le territoire.

Dans un premier temps, j’analyse le travail bureaucratique effectué par différents dirigeants agricoles locaux, pour contrôler la production agricole et l’usage légal des terres étatiques distribuées en usufruit à des petits agriculteurs. Ce travail quotidien s’effectue avec un manque cruel de moyens et pour un salaire dérisoire par rapport à ce que gagne aujourd’hui un agriculteur. Malgré cela, ces dirigeants, qui aussi des cadres du Parti Communistes, font leurs tournées d’inspection à pied, parfois au prix de leur santé, y consacrent leurs nuits où leurs weekend. Les émotions qui ressortent de leurs discours et des différentes situations d’observations sont avant tout l’orgueil et l’honneur d’appartenir à un groupe sélectif, les militants du parti, l’impression d’œuvre pour un intérêt supérieur – la Révolution – le sens du devoir et du sacrifice. Ces émotions et les actions qui y sont associées permettent également de mettre en scène leur masculinité et leur statut social.

En face les producteurs agricoles usufruitiers de terres perçoivent l’Etat comme une sorte de grand propriétaire terrien absent mais omnipotent qui peut leur retirer leurs parcelles à tout moment. Cette crainte, régulièrement exprimée, se double pour certains d’un sentiment d’injustice et de micro-actions qui visent à exprimer des formes de défi ou de mépris vis à vis du monopole de l’Etat sur les terres et les ressources naturelles.

Ces émotions semblent en fait renforcer l’idée que l’Etat à un pouvoir omnipotent sur ce territoire, aujourd’hui largement délaissé, où les agents de l’Etat malgré tous leurs efforts, sont impuissants à exercer un contrôle effectif sur les non-humains comme les plantes invasives où les vaches qui déambulent librement sur la route.


Mot-clé : Cuba, décollectivisation, émotions, Etat, foncier, et politiques agricoles
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